En Algérie, le pouvoir légitime maintient le pays dans l’impasse, en toute illégalité.

mercredi 5 juin 2019
par  SUD Éduc

L’Algérie plongée dans l’incertitude

Explication

En se pliant aux revendications de la rue, le Conseil constitutionnel algérien a annulé de facto, dimanche 2 juin, le scrutin présidentiel d’abord prévu au 4 juillet, après avoir invalidé les dossiers des deux seuls candidats en lice. Aucune nouvelle date n’a encore été fixée.

Malo Tresca, le 03/06/2019 à 15:50

L’Algérie plongée dans l’incertitude
Ryad Kramdi/AFP

L’annulation de l’élection présidentielle par la Cour constitutionnelle est-elle légale ?

L’annonce sonne comme une nouvelle victoire de la rue, exceptionnellement mobilisée, tous les vendredis, depuis quinze semaines. Dimanche 2 juin, le Conseil constitutionnel a annulé de facto le scrutin programmé au 4 juillet pour désigner un successeur à l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, poussé vers la sortie le 2 avril sous la pression conjuguée des manifestations populaires et de l’armée. La haute juridiction a en effet rejeté les dossiers des seuls candidats – Hamid Touahri, ingénieur en mécanique, et Abdelhakim Hamadi, vétérinaire – qui avaient exprimé, à la dernière minute, leur désir d’entrer dans la course électorale.

« Ceux-ci ne rassemblaient pas les 60 000 signatures d’électeurs nécessaires », pointe Me Salah Dabouz, avocat et ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme. En précisant qu’il revenait au chef de l’État par intérim de « convoquer de nouveau le corps électoral et de parachever le processus jusqu’à l’élection du président », l’institution a suggéré du même coup la prolongation du mandat d’Abdelkader Bensalah au-delà du 9 juillet.

« Cette annonce n’est absolument pas légale : la Cour constitutionnelle va au-delà de ses prérogatives en prônant un report du scrutin, elle qui est seulement habilitée à juger de la recevabilité des candidatures en lice, poursuit Me Dabouz. Nous sommes aujourd’hui devant un vide de la Constitution, violée dans toutes ses dispositions. »
Après ce nouvel échec, quel pourrait être le « plan B » des autorités ?

Le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, avait jusqu’ici misé sur la tenue de ces élections dans le respect de la procédure constitutionnelle. Mais la contestation citoyenne massive – qui exige une longue transition démocratique et récusait un scrutin s’apparentant à une « réinitialisation » du régime, élagué de ses pontes les plus décriés – aura eu raison de son plan. Aucune date n’a encore été avancée pour le report du scrutin.

« Les autorités vont manœuvrer, par tous les moyens, pour faire perdurer le régime. En prenant certaines mesures illusoires, elles avaient déjà espéré que les gens ne descendraient plus dans la rue pendant le Ramadan, mais cela n’a pas fonctionné, note l’avocat. Il y a désormais un vrai risque qu’elles versent dans la violence, car la police ferme de plus en plus d’espaces de manifestations pacifistes. »
Le mouvement populaire est-il en passe de s’essouffler avec l’été ?

« Pouvoir, assassin ! », « Pas de négociations avec le gang », « Gaïd Salah, traître ! »… Vendredi 31 mai, le centre d’Alger était à nouveau noir de monde, à l’instar des autres points de ralliement d’Oran, Constantine et Annaba, les trois autres plus grandes villes du pays. Trois jours après le décès en détention du militant des droits de l’homme Kamel Eddine Fekhar, la foule scandait un peu plus fort son refus du « dialogue » proposé quelques jours plus tôt par les autorités.

« Le mouvement populaire est loin de s’essouffler », conclut Me Dabouz, excluant en particulier un « effet Ramadan » – lequel s’achève ce mardi 4 juin. « Il y a une carence, de fait, à la tête de l’État algérien depuis 2013, poursuit-il. Nous pourrions très bien continuer, durant des années, avec un pouvoir vacant. »